J’avais ce collègue adepte d’humour noir qui adorait ponctuer nos journées de travail d’aphorismes de son cru, des choses comme « les amis c’est comme les ballons, quand on leur met des coups de couteau, ils crèvent ! » ou bien « les amis c’est comme les bouteilles de bière, si on les laisse tomber d’assez haut, ils explosent ! » Et plus la tâche que lui confiait notre chef était pénible ou ennuyeuse, plus ses tirades devenaient cyniques, pour notre plus grand plaisir à tous.

Un matin, je ne sais quel problème particulièrement ennuyeux l’occupait, mais tout en pianotant sur son clavier, il lâcha dans l’open space : « les amis c’est comme les flocons de neige, quand on pisse dessus, ils disparaissent ! » Bon. Je ne vais pas t’apprendre que notre vie psychique est ainsi faite que plusieurs entités rivales y cohabitent et s’y affrontent ; et c’est ainsi qu’avant même que mon Surmoi n’ait pu l’en empêcher, mon Ça répondit à voix haute : « euh, on va dire que ça dépend des amis… » tandis que mon Moi, fort embarrassé, affrontait huit paires d’yeux interrogateurs.

— Tu as quelque chose à confesser, Virgile ?
— Tu fais pipi sur tes amis ?
— Tu es un adepte des soirées bien arrosées ?
— Je n’aimerais pas être ton ami, dis donc…

Le malaise ! Je me voyais mal raconter ce qui va suivre devant tout l’open space, aussi bredouillai-je quelques réponses évasives pour noyer la discussion ; mais une heure plus tard à la cantine, en comité restreint cette fois-ci, je n’échappai pas aux questions pressantes.

— Alors comme ça, pisser sur les gens, ça t’excite ?
— Absolument pas. Je trouve ça plutôt dégueulasse, même.
— Mais tu le fais quand même ?
— Oui. Enfin pas tous les jours, hein. Disons que ça m’est arrivé deux ou trois fois.
— Raconte.

J’hésitai un instant. Je savais d’expérience que les mecs avaient déjà du mal à trouver normal le sexe entre hommes ou avec des sextoys ou même tout simplement sans pénétration vaginale, alors l’idée qu’une pratique même pas sexuelle, sans orgasme à la clef, pût en exciter certains, ça allait leur sembler aussi pervers que pathologique ! Mais après tout, pourquoi doucher leur curiosité ?

— Bon. Si vous insistez. Alors voilà, j’ai un pote qui est fan d’uro. Vraiment. Il adore se faire pisser dessus. De préférence dans des positions bien humiliantes. Un urinoir humain.
— Mais c’est dégradant !
— Ouais, justement, c’est tout l’intérêt. C’est ça qui est bon.
— Je ne comprends pas.
— C’est normal, tu es hétéro. Bref. Et donc ce pote voulait que je lui pisse dessus. Pourquoi aurais-je refusé puisque lui, ça lui faisait plaisir et que moi, ça me soulageait d’une envie pressante, hein, franchement ?
— Vu comme ça… Et ensuite ?
— Bah il s’est foutu à poil dans sa baignoire, j’ai sorti ma bite et je lui ai pissé dessus, voilà. Pas de quoi en faire toute une histoire.

Un collègue reposa son verre de thé glacé en grimaçant. Un autre était manifestement choqué en mode too much information. Les autres semblaient plutôt amusés. S’ensuivirent de longues discussions, chacun se demandant s’il en aurait été capable à ma place, quelle impression cela devait faire tant du côté du donneur que du côté du receveur, quel plaisir on pouvait en tirer, et ainsi de suite. Ce ne fut toutefois qu’après un certain moment qu’un collègue mit le doigt sur le détail auquel je n’avais jamais pensé.

— Ce pote, ça l’a excité à mort que tu lui pisses dessus, si je comprends bien.
— J’imagine.
— Il bandait ?
— Demi-molle, je dirais.
— Tu vois où je veux en venir ?
— Non.
— Eh bien, ça veut dire que depuis, il a dû se branler des dizaines de fois en repensant à la scène. Autrement dit, tu as un pote qui se branle régulièrement en pensant à toi.

Je laissai mon Moi, mon Surmoi et mon Ça digérer cette idée. Après un court débat intérieur, les trois convinrent que c’était plutôt une bonne chose et je fis un grand sourire en guise de réponse.

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