Dans ma jeunesse, j’ai fréquenté un lycée qui se trouvait être voisin d’un lycée professionnel – d’ailleurs la cantine et le terrain de sport étaient en commun. Les équipes pédagogiques avaient eu la bonne idée de proposer quelques ponts entre les deux univers et c’est ainsi que j’ai eu pendant ma scolarité quelques cours d’initiation au dessin industriel ou à l’usinage mécanique. C’était facultatif bien sûr, puisque ça n’était pas à notre programme, mais j’adorais ça.

On ne va pas se mentir, il n’y avait pas que la mécanique qui m’intéressait. Il y avait aussi les élèves. De notre côté du monde, dans l’enseignement général, les mecs étaient majoritairement des gringalets à peine pubères bien propres sur eux ; de l’autre côté, dans l’enseignement professionnel, ce n’était que bad boys, poils, muscles, coupes de cheveux punks et bleus de travail maculés de taches de cambouis. Sexuellement, c’était tout de même bien plus attrayant !

J’étais assez proche de l’un de ces élèves du monde d’en face, un certain JiPé. On se voyait pas mal en dehors du bahut pour bricoler nos mobylettes, boire des bières, jouer au flipper ou aller au ciné. Et discuter de cul, vu que le mec était littéralement obsédé sexuel. (Comment ça, moi aussi ? Je ne vois pas de quoi tu parles.) Il était incapable de croiser une meuf sans la draguer lourdement, avait des théories extravagantes sur l’orgasme féminin, enregistrait le porno de Canal+ chaque premier samedi du mois pour nous le montrer ensuite en commentant doctement les performances des actrices. C’était en tout cas l’image publique qu’il voulait donner ; parce que lorsque j’étais seul avec lui, les choses étaient, disons… plus ambiguës. Tout était prétexte à me toucher, un canapé trop étroit qui l’obligeait à s’assoir cuisse contre cuisse, la foule dans le métro qui le plaquait contre moi, ou bien la balade sur le porte-bagage de ma mobylette qui le contraignait à s’agripper à ma taille. À la piscine, nous prenions une cabine pour deux parce qu’il trouvait ça plus sympa pour se changer. Un jour, il m’expliqua qu’il m’aimait bien parce que j’étais son seul pote qui acceptait tout ça. Un autre jour, il m’avoua que ce qui l’excitait dans les films pornos, c’était aussi certains acteurs. Un autre jour encore, il m’avoua qu’il adorait se branler dans son bain avec un doigt dans le cul. Tu vois le genre.

Rétrospectivement, l’affaire était claire ! Mais à l’époque j’étais jeune, pas très à l’aise avec l’homosexualité (même si j’avais déjà eu quelques expériences), bref, il fallait me mettre les points sur les « i ». Ce qu’il fit à l’atelier, un jour où ses hormones étaient hors de contrôle.

J’étais en train d’usiner une pièce sur un tour à commande numérique quand soudain il débarque, me demande si tout va bien, si j’ai besoin d’aide, etc. On discute cinq minutes de mécanique, mon usinage se termine, j’arrête la machine, je desserre le mandrin et je sors la pièce, un gros barreau en acier. Il l’attrape, serre ses doigts autour comme pour en estimer le diamètre et me sort :

— Hum, belle pièce. C’est plus gros ou moins gros que ta bite ?
— Haha, t’es con ! J’en sais rien, faudrait mesurer…

Et avant même que j’ai le temps d’aller plus loin, il m’attrape fermement l’entrejambe. Une décharge de taser m’aurait moins fait sursauter ! Érection immédiate, comme tu l’imagines bien. Je regarde autour de nous. Personne n’a rien remarqué, le prof écrit au tableau et les autres élèves sont concentrés sur leurs machines. Je chuchote.

— Mais arrête, tu fous quoi ?
— Je tâte pour voir si t’as une grosse bite. Tu n’aimes pas ça ?
— Pas maintenant, il y a du monde !
— Donc tu aimes ?

J’hésite avant de répondre. Dans ce lycée de banlieue, au milieu des années 80, passer pour un pédé est absolument hors de question. Le risque est au mieux de se faire harceler jusqu’à la fin de l’année, au pire de se faire casser la gueule. Par contre, se tripoter entre mecs, ça passe, c’est même assez courant à ce que j’en sais ; mais à condition de ne pas montrer qu’on aime ça. Si on n’aime pas ça, ce n’est pas pédé. La règle tacite que tout le monde respecte, c’est que chacun doit faire croire à l’autre qu’il le fait à contre-cœur, juste « pour dépanner ».

— Non mais c’est surtout qu’il y a du monde, si on nous voit, on va nous prendre pour deux pédés.
— Ouais t’as raison. Je vérifierai la taille de ta bite une autre fois, quand on sera tranquille.
— Si ça t’amuse…

J’étais plutôt satisfait de ma réponse. Si ça t’amuse, sous-entendu : tu peux me tripoter la bite autant que tu veux, ça m’indiffère, c’est toi qui vois, je ne vais quand même pas priver un pote de ce qui lui fait plaisir. Et des points de suspension (tu as remarqué comment certains points de suspension s’entendent parfaitement à l’oral ?), sous-entendu : mais vas-y, j’en rêve, tu fous quoi, qu’est-ce que tu attends pour t’y mettre ?

L’occasion se présenta deux jours plus tard.

(À suivre…)

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